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J’ai pendant longtemps cherché un moyen d’articuler ensemble le livre des morts Egyptiens, la Californie, la pratique de la mort avant la mort, l’Internet, la cyberculture, le simulacre, la spiritualité, les nouvelles technologies de l’information et de la communication, les nouveaux entrepreneurs du marché de l’éveil spirituel, les cyborgs, les chamans, etc. Au cours de mes recherches, j’ai finalement rencontré un terme qui articule toute cette matière et qui tient en seulement deux mots: Psychedelic Renaissance, à savoir le phénomène contemporain de renaissance psychédélique, concrétisé par la résurgence des études scientifiques des psychédéliques (ayahuasca, ibogaine, psilocybin, MDMA, LSD).

Les premières recherches scientifiques sur les psychédéliques sont généralement attribuées au chimiste suisse Dr. Albert Hofmann. Inutile de dire qu’au même titre que Terence McKenna, Timothy Leary, Aldous Huxley, etc, Albert Hofmann est désormais une figure culte, si ce n’est emblématique, du mouvement psychédélique. La date clé de la renaissance psychédélique, le 24 mars 2006 – jour du congrès World Psychedelic Forum[1] – célèbre d’ailleurs le centième anniversaire de A.Hofmann (décédé en 2008 à l’âge de cent deux ans). En 1943, alors qu’il travaille pour les laboratoires pharmaceutiques Sandoz (aujourd’hui Novartis) à Bale, ses recherches sur l’ergot de seigle l’amènent à découvrir un stimulant circulatoire d’un nouveau type: le LSD[2], un psychotrope hallucinogène. Lorsqu’il en fait l’expérience pour la première fois (involontairement, probablement en se frottant les yeux[3]), il rapporte:

 « 16:20, Absorption de la substance. 17:00, Début d’étourdissement, angoisse, troubles de la vue, paralysies, rires. Retour en vélo à la maison. Crise la plus forte vers 18-20 heures, voir compte rendu spécifique (…) »[4]

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En 1948, Albert Hofmann et Arthur Stoll (psychiatre et fils de Mr.Sandoz) déposent le brevet de leur invention et la compagnie Sandoz commercialise le LSD aux Etats-Unis. Il est d’abord mis à la disposition des psychiatres et son usage semble très prometteur, voire miraculeux. Le LSD rencontre un franc succès dans le cadre d’applications psychothérapeutiques, en particulier dans le traitement de la toxicomanie, de la dépression, de l’alcoolisme, etc. Dans les années soixante aux Etats-Unis, des laboratoires et des salles de cours de Harvard, d’où l’enthousiaste docteur en psychologie Timothy Leary sur les conseils du théoricien des média Marshall McLuhan nomme sa philosophie en six mots: ‘Turn on, Tune in, Drop out’, à l’institut Esalen, où travaillent des penseurs tels que Abraham Maslow, Stanislav Grof, John C. Lilly et Gregory Bateson, la consommation de LSD se popularise rapidement et participe à la création d’un mouvement particulièrement intéressant: la contre-culture. En 1966, alors que les communautés hippies représentent une ‘zone de bruit’ inquiétante pour les autorités, l’Etat de Californie, alors gouverné par Ronald Reagan, interdit l’usage du LSD. En 1971, le LSD est classé Schedule 1[5] aux Etats-Unis, c’est désormais un produit dangereux pour la santé publique et à faible valeur thérapeutique. A l’époque, toutes les recherches tournent autour du LSD. L’intégration de substances telles que l’ayahuasca, l’ibogaine, le MDMA, la psilocybin, etc, au sein des travaux de recherche scientifiques – et légaux – impliquants des sujets humains est un trait caractéristique du phénomène contemporain de résurgence des études sur les psychédéliques[6]. En 1970, alors que les projets de recherches sont abandonnés par manque d’approbations et/ou de financement, les chercheurs les plus passionnés, tel que Sasha Shulgin (pharmacologue, chimiste, (ré)inventeur du MDMA et récemment décédé), continuent de fabriquer des produits chimiques psychoactifs, dans leurs garages. Pour paraphraser B.Sessa (2012: 159), les études sur les psychédéliques n’ont jamais vraiment cessées.

« (…) psychedelic research never completely went away. But what has happened in the last 20 years has been an unprecedent growth of psychedelic interest within the mainstream, which is what this renaissance is all about. » Sessa, 2012: 159.

Le mardi 8 juillet 2014, le premier centre de vente de marijuana a ouvert légalement à Seattle, WA[7]. Comme l’état du Colorado en 2011, l’état de Washington a voté il y a deux ans une loi qui autorise la vente et l’usage de marijuana à but récréationnel. 22 états américains ont récemment revus leurs lois concernant la consommation de marijuana médicinale. Par exemple de nombreux états (Nebraska, Missouri, Ohio, Caroline du Nord, New York, Maine, Wisconsin, Oregon, Californie, Nevada, Mississippi) ont supprimés la période d’emprisonnement en cas d’arrestation pour détention de marijuana[8] (en petite quantité bien sûr). Même si la marijuana n’est pas considérée comme une plante psychédélique, au contraire de l’ayahuasca (DMT), du LSD, du MDMA, de la psilocybin, de l’ibogaine, etc, sa mise en marché semble être un phénomène qui agit en parallèle de celui de résurgence des études sur les psychédéliques. En 2010, le célèbre quotidien The New York Times publie un article [9] de John Tierney intitulé Hallucinogens have Doctors Tuning in Again qui prophétise presque la Psychedelic Renaissance. En voici un extrait:

« Scientists are taking a new look at hallucinogens, which became taboo among regulators after enthusiasts like Timothy Leary promoted them in the 1960s with the slogan “Turn on, tune in, drop out.” Now, using rigorous protocols and safeguards, scientists have won permission to study once again the drugs’ potential for treating mental problems and illuminating the nature of consciousness. »

“There’s this coming together of science and spirituality,” said Rick Doblin, the executive director of MAPS. “We’re hoping that the mainstream and the psychedelic community can meet in the middle and avoid another culture war. Thanks to changes over the last 40 years in the social acceptance of the hospice movement and yoga and meditation, our culture is much more receptive now, and we’re showing that these drugs can provide benefits that current treatments can’t.”

D’après mes recherches, il y a présentement aux États-Unis, plus de sept équipes de recherches qui recrutent légalement des patients, principalement des individus qui souffrent de trouble de stress post-traumatique, pour expérimenter du MDMA, trois équipes recrutent pour des études sur le LSD, cinq équipes pour la psilocybin, etc.[10] Le nombre d’études récemment complétées est impressionnant (plus de dix études sur le LSD ont été complétées aux États-Unis au cours de ces deux dernières années). Il faut dire qu’il semble y avoir un réel ‘marché’, une vraie demande, aux États-Unis pour ces produits et leur potentielle application thérapeutique. La plupart des individus qui participent aux recherches dans le cadre scientifique sont des anciens soldats dépressifs ou psychotiques (PTSD), des personnes en état avancé de cancer qui développent une angoisse sévère face à la mort (death anxiety), des alcooliques, etc. L’expérience psychédélique agit comme une simulation de l’expérience de mort. Par le biais de l’expérience de la mort de l’égo (ego death), les patients retirent sagesse, confiance, et éventuellement se débarassent de leurs symptômes ou angoisses. L’expérience psychédélique, provoquée par l’absorption d’une substance telle que le LSD, est souvent comparée à une expérience mystique, qui révèle à son sujet un sentiment d’unité, de relation extatique, avec son environnement et avec lui-même. Pour les acteurs de la Psychedelic Renaissance, tels que Rick Doblin, Roland Griffiths, David Nichols, etc, de nombreuses personnes qui souffrent actuellement (PTSD) pourraient retrouver la santé en donnant une chance à l’expérience psychédélique et son potentiel thérapeutique. Depuis 1986, Rick Doblin dirige MAPS (Multidisciplinary Association for Psychedelic Studies) et, en plus que de combattre la répression, il entretient l’idée (folle?) de régulariser l’usage et la vente de marijuana et des psychédéliques aux États-Unis en vertu de leurs bienfaits potentiels. Il n’est pas le seul à se débattre contre l’esprit des lois et les idées reçues. De nombreuses autres associations soutiennent ce projet: Beckley Foundation, Heffter Research Institute, Johns Hopkins Medecine School, New-York University Psilocybin Anxiety Cancer Project, Council on Spiritual Practices, etc. Ce phénomène ne se restreint pas au territoire américain. La Suisse (F.Vollenweider’s laboratories), l’Israël (Sheba Medical Center), l’Australie (PRISM), semblent emboiter le pas (ou précéder en ce qui concerne la Suisse). Il ne se restreint pas non plus au seul territoire géographique. Ces dernières années ont émergés de nombreux repères à psychonautes sur le cyberespace, tels qu’erowid.com, dmt-nexus.com, silkroaddrugs.org, reset.me, evolver.net, realitysandwich.com, etc. Pour paraphraser une seconde fois B.Sessa (2012:159), la renaissance se fait mainstream.

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S’il y a un point important à garder en tête, c’est qu’en 1960, les chercheurs n’avaient pas les outils dont ils disposent aujourd’hui. Il leur est désormais possible d’observer ce qu’il se passe au niveau des connections synaptiques, c’est-à-dire d’observer ce qu’il se passe dans le cerveau lors d’une expérience psychédélique. D’observer la conscience. Depuis longtemps, les expériences psychédéliques sont associées à des expériences mystiques ou religieuses. Mais qu’en est-il vraiment? Dans son livre Psychedelic Information Theory (2010), James Kent propose une vision cybernétique de l’expérience hallucinatoire. En identifiant les patterns géométriques caractéristiques de l’expérience psychédélique (fractales) comme le résultat d’une amplification de bruit, il introduit pour la première fois une vision rationnelle et objective de l’expérience psychédélique.

***

« Thomas Kuhn’s The Structure of Scientific Revolutions (1964) reformulated the history of science by claiming that major advances came primarily not from the gradual accumulation of discoveries but from shifts in social events and cultural attitudes. According to Kuhn, the overall direction of science depends on who gets funded, what gets published, and how one gets tenure or is promoted. »[11]

Il semble que s’opère présentement un tournant paradigmatique dans la façon de faire de la science, de la science confinée (en laboratoire, subventionnée par le gouvernement et ‘faite’ par des professionnels) vers la science sauvage (en laboratoire mais aussi dans des garages, subventionnée par des compagnies, des fonds privés ou en crowdfounding et/ou ‘faite’ par un mélange hétérogène de professionnels et d’amateurs). Les recherches sur les psychédéliques, comme la plupart des autres projets de recherche émergents dans la région de la Silicon Valley (Calico, SENS Research Foundation, Ghost Group, etc), sont rendues possibles grâce à des investisseurs privés. Par exemple, les donateurs principaux de MAPS sont des individus qui ont fait fortune dans la Silicon Valley (John Gilmore, Kevin Herbert, Shawn Hailey, etc) il y a une vingtaine d’années. Certains d’entre eux, dont K.Herbert et D.Wier, déclarent ouvertement avoir eu de si bonnes idées (dans le développement des routeurs Internet pour Cisco Systems par exemple) lors de leurs trips sous LSD[12]. C’est donc comme un retour de bâton pour eux que d’investir l’argent que leurs visions leur ont rapporté dans les recherches sur les psychédéliques. A la frontière entre le statut de hacker et d’entrepreneur, les acteurs de la Psychedelic Renaissance semblent jouer sur plusieurs tableaux. Quelles sont les conditions d’existence du mouvement de la Psychedelic Renaissance, quels rapports de force (pouvoir/savoir) façonnent le processus médiatique, quels discours et représentations émergent du changement qui s’opère?

Fin de la première partie.

_________________________________________

[1] http://www.psychedelik.info/index_2_eng.html

[2] LSD tient pour Acide Lysergique Diéthylamide

[3] « (…) maybe, a drop of the solution had come on my fingertips and, when I rubbed my eyes, it got into the conjunctival sacs. » Grof, 1984. http://www.maps.org/news-letters/v11n2/grofhofmann.html

[4] http://fr.wikipedia.org/wiki/Albert_Hofmann#Prise_de_LSD_volontaire

[5] En 1970 passe le CSA (Controlled Substances Act) aux Etats-Unis. L’objectif est de réguler la production, la vente, la possession, l’utilisation des drogues, en association avec la DEA (Drug Enforcement Administration) et la FDA (Food and Drug Administration). L’échelle des schedule comporte cinq niveaux.

[6] « The LSD revival caused by Hofmann’s birthday is not going to last for long anyways. Simply because there is no LSD revival. (…) Still, it would be bossible that psilocybin, the little and less infamous brother of LSD, will have career in research and psychotherapy. » Hasler, 2006:14, dans Jay Brown, 2013:132.

[7] Kent, 2008, http://www.hightimes.com/read/seattles-first-recreational-weed-store-opens

[8] source: http://www.mpp.org/states/

[9] http://www.nytimes.com/2010/04/12/science/12psychedelics.html?_r=0

[10] http://www.clinicaltrials.gov

[11] Roberts, 2014:10.

[12] Reitman, 2008, An interview with Kevin Herbert, MAPS, 18, (1), 19-22.

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