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Richard Doyle, In Fairyland, 1870.

 

Richard Doyle a étudié la rhétorique à l’Université de Berkeley, Californie, a été Mellon Post Doctoral Fellow au département d’histoire et des sciences sociales au MIT (Massachussets Institute of Technology), participe à de nombreuses conférences (dont Psychedemia) et est présentement professeur de rhétorique à l’université de Penn State, en Pennsylvanie. Ses sujets d’intérêt vont de la technoscience et des technologies de l’information à l’ayahuasca. Dernier titre d’une trilogie, son livre Darwin’s Pharmacy, Sex, Plants, and the Evolution of the Noosphere (2011), paru aux presses de l’Université de Washington, propose une profonde réflexion sur la relation co-évolutive entre les écodéliques (« un mot qui tient pour changer notre conception des psychédéliques » Doyle, 2011, The Interwingularity is Here) et les humains. Contributeur occasionnel pour MAPS Bulletin (Say Yes to the Noosphere, 2008) et le magazine Humanity+, (An Ecstatic Dialogue between Jason Silva and Richard Doyle, author of Darwin’s Pharmacy: Sex, Plants and the Evolution of the Noosphere, 2011), Richard Doyle semble osciller avec aisance entre psychédélisme et transhumanisme. Voici quelques extraits de notre entretien.

 

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Mercredi 9 juillet 2014.

 

Alecz- Dans ta biographie, on peut lire que tu enseignes la rhétorique des biotechnologies émergentes en articulant rhétorique, technologies de l’information et psychédéliques. Comment en es-tu arrivé là?

Richard Doyle- J’en suis arrivé à étudier ces sujets parce que je suis fasciné, dès mon plus jeune age, par la manière dont le monde se transforme, par cette nouvelle façon de parler du monde, qui conceptualise le monde essentiellement comme de l’information. Mon père était un pionnier de l’informatique et, très jeune,  je construisais des hardwares, des jeux, des jeux de logique. C’était bien avant les ordinateurs personnels. J’étais sur que les ordinateurs transformeraient le monde, je savais que quelque chose se passait. En fait, mon père étaient en train de programmer un ordinateur lorsqu’il a recu un coup de téléphone l’avertissant de ma naissance. Pour ça, j’aime penser qu’en naissant, j’ai comme interrompu, hacké son programme.

A- Ça t’es venu comme ça d’étudier ‘l’information’?

RD- A ma cinquième année (fifth grade), j’ai étudié la logique mathématique de Boole, j’avais dix ou onze ans. A douze ans j’ai lu ce livre de Alin Toffler The Third Wave (1980). Toffler prophétisait que la planète serait transformée par une troisième vague, plus puissante encore que la révolution industrielle. Il s’agissait en fait de la révolution de l’information (information revolution). Alors c’est ça, j’ai lu ce livre et je suis devenu fasciné et aussi sceptique, je ne l’ai jamais oublié et au long de mon chemin j’ai étudié la comptabilité, l’économie, la philosophie, la littérature, … J’ai fini par étudier la philosophie et la littérature parce que je voulais savoir, en quelque sorte, j’étais convaincu que derrière toutes ces transformations, ce qui était important de comprendre, c’était les concepts auxquels ces transformations donnaient naissance. J’aurai pu étudier les sciences de l’informatique toute ma vie, et ne pas comprendre ce que l’information ‘est’. Mais j’ai commencé d’étudier l’histoire de l’information, la théorie de l’information, et la façon dont l’information et les sciences s’entrecroisent, et là j’ai commencé à comprendre la quête que je menais. C’est pas comme si j’avais étudié ca sans cesser, j’ai fait beaucoup d’allers-retours, j’ai été très intéressé par la politique, la déconstruction, … J’ai rencontré Evelyn Fox Keller, elle était ma professeur à Berkeley. Elle a participé au problème du codage génétique dans le milieu des années soixante. Elle s’intéressait à la manière dont le langage guidait [détournait?] toute la recherche. J’étais un jeune étudiant en rhétorique et j’étudiais comment le langage cartographie et [ce faisant] altère la réalité. Alors on a commencé a travailler ensemble.

A- Étais-tu au fait de ce qu’il se passait à Esalen, du concept d’écologie de l’esprit de Gregory Bateson, etc?

RD- C’était en 1989, l’institut Esalen était déjà devenu relativement silencieux comparé aux périodes fécondes qu’ont été les années soixante-dix. Il y avait toujours des trucs qui se passaient là-bas, mais ça ne faisait plus les news. A part quelques rares exceptions, comme le magazine Mondo 2000 (créé par R.U Sirius) par exemple, la contre culture était déjà finie. Suite à cela,par un étonnant concours de coïncidences, j’ai participé a un projet de recherche qui étudiait le langage du projet génome humain, C’est comme ça que j’en suis arrivé à faire des ateliers avec Donna Haraway, Paul Rabinow, Camille Limoges qui est une incroyable historienne des sciences à l’Université de Montréal, etc. Je sais que c’est un peu long, mais c’est juste pour montrer comment les concepts d’information, de langage et de la vie, s’organisent et s’alignent ensemble autour de ce projet que représente le projet génome humain dans les années quatre-vingt. Quand je faisais des recherches pour mes deux premiers livres, j’ai remarqué que l’ADN était une figure commune, un pattern, parmi les reports d’expériences psychédéliques. J’ai ensuite découvert que la façon d’écrire de Francis Crick était très similaire à la façon d’écrire de Timothy Leary. Quatre ans avant qu’ils balancent la nouvelle que Francis Crick a halluciné la double hélice de l’ADN grâce au LSD, j’écrivais que F.Crick et T.Leary parlaient le même langage, le langage de l’information. Depuis, je m’intéresse aux relations entre la conscience psychédélique et cette conscience de l’information. C’est ce qui m’a amené à écrire Darwin’s Pharmacy.

 

« (…) être non seulement un être évolué, mais être conscient d’être un être évolué. »

 

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A- J’imagine que tu as été au travers du livre de Jérémy Narby qui parle de tout ça, je veux dire des visions de F.Crick et celle des chamans, la double hélice, etc.

RD- Je suis un peu sceptique par rapport au livre de Jérémy Narby (Le serpent cosmique, 1998). J’ai l’impression qu’il accorde aux chamans le droit d’être aussi stupides que les biologistes moléculaires qui pensent la vie selon le modèle réductionniste. Par exemple, l’ADN est bien plus complexe que ce qu’on pense. Tu as entendu parler de Soylent? C’est que de la chimie, okay. Si des gens viennent avec l’idée géniale d’un produit nutritif et diffusable mondialement, c’est super, mais l’idée derrière tout ça, c’est que les aliments, c’est qu’une agrégation de chimies. La plupart des scientifiques et des nutritionnistes, ils disent que c’est très compliqué la façon dont le corps intègre les nutriments,les ‘chimies’. Peut-être que tu es jeune et en santé, que tu ne t’en rends pas compte, mais la façon dont le corps métabolise ce qu’on mange est un processus hautement dynamique et compliqué. Ce n’est pas juste une question d’absorber la bonne ‘chimie’, mais plutôt de délivrer la ‘chimie’ au bon endroit et au bon moment. Je dis ça mais j’admire ce livre, c’est juste qu’après avoir expérimenté l’ayahuasca, je pense que les chamans sont bien plus avancés que ce que l’on en dit.

 

« Il y a définitivement une très intéressante boucle de rétroaction entre les psychédéliques et le savoir scientifique, et c’est ça que j’essaie d’esquisser, la boucle de rétroaction (the feedback loop). »

 

A- Tu parlais de Soylent, …  je me disais …, c’est un peu comme de l’hydroponie pour humains, non?

RD- Il y a des divergences d’opinion chez les cultivateurs sur la nature des effets de l’hydroponie sur les plantes. Je ne suis pas un cultivateur alors je ne peux rien dire. Mais je pense que c’est intéressant de penser que peut-être quelque chose d’autre que le métabolisme intervient dans l’acte de se nourrir, comme par exemple lorsqu’une plante intègre des nutriments. Encore une fois, ce qui est laissé de coté dans l’affaire, c’est la relation entre les humains et les plantes. DjShort (cultivateur et créateur de nouvelles variétés de cannabis) à Vancouver écrit de manière impeccable à propos des interactions qui occurrent entre lui et ses plantes. C’est d’ailleurs comme ça qu’il crée de nouvelles variétés. On peut tout aussi bien remonter à Dan Brubeck, agronome à succès du vingtième siècle, qui a créé un cactus sans épine mais aussi la pomme de terre lacy, celle qu’on utilise pour faire les frites. Comment? Il le dit lui même, en aimant ses plantes, en leur parlant, en engageant avec elles une relation dynamique.

A- Donc, encore une fois, comme tu cherches à le démontrer dans Darwin’s Pharmacy (…), tout n’est qu’affaire d’attention (porter attention).

RD- Oui, exactement.

A- Mais d’où est-ce qu’elle vient cette attention?

RD- Mon attention vient de moi. Mais c’est qui moi? (…) Quel est le niveau d’abstraction ultime du cerveau humain, ce n’est pas un autre cerveau humain. C’est un champ plus large d’attention organisée qui transforme la biosphère. Il me semble très important que l’on commence enfin à comprendre que notre attention entraine des effets qui altèrent les systèmes vivants et leur évolution. Si on ne comprend pas ça, on ne comprend pas le changement climatique.

 

« Un feedback excessif est un handicap aussi sérieux pour une action organisée qu’un feedback défectueux. » Wiener, 1943:13.

 

A- Tu dis que la Noosphere c’est la rétroaction (feedback) de l’attention collective sur l’environnement. Est-ce que ce feedback peut être trop faible ou au contraire excessif? Est-ce qu’il serait correct de dire que la force du feedback est faible ces temps-ci?

RD- Je pense que ce qui est faible ces temps-ci, c’est le nombre d’individus qui ont conscience d’être des attributs de la noosphère. Ce qui n’est pas faible en revanche, et qui coïncide avec ce qu’écrit N.Wiener, c’est le feedback entre la biosphère et l’attention humaine organisée [autour de cette biosphère]. (…) Est-ce qu’on peut penser la noosphère comme un système autopoiétique? On dirait que oui. [silence] Je ne sais pas, je n’ai pas la réponse à cette question. Pour être honnête, même si j’ai toujours été très intéressé par le processus autopoiétique, j’ai l’impression qu’il s’agit là d’un vocabulaire qui cherche à se définir lui-même. De ce que j’ai compris de H.Maturana et F.Varela, c’est l’idée que la conscience est l’effet, ce qui émerge, d’interactions de systèmes matériels. Il y aurait donc de la matière, qui interagirait avec des systèmes intriqués, et qui deviendrait un système évolutionnaire doué de son propre environnement. Et alors avant même de parler de conscience, tu as un système autopoiétique. Ce que je suggère, c’est que quasiment toutes les traditions ont une pratique résolument empirique en ce qu’il s’agit de l’exploration de la conscience et, selon ses traditions, la conscience elle même EST la quête, et non pas un outil dans une quête de compréhension du monde. Aldous Huxley, le frère de Julian Huxley à qui l’on doit l’usage du mot transhumanisme en anglais, est arrivé à la même conclusion: la conscience est antérieure à la matière. Le paradigme du matérialisme nous amène à penser que nous sommes des êtres fondamentalement faits de matière. Mais l’âge de l’information ne partage pas la même grammaire. Ce que j’essaie de dire, c’est que je ne connais pas la dynamique de la noosphère. Ce que je sais, c’est que je fais partie de cette dynamique. Je n’essaie pas de cartographier ce qu’est la noosphère, parce que la noosphère n’est pas là quelque part.

 

« Nous avons besoin du langage pour nous désabuser de l’idée que nous sommes enfermés dans cette enveloppe charnelle. Plutôt, nous sommes les manifestations d’un système plus large qui est conscient de lui-même et qui agit. »[1]

 

RD- Nous sommes dans une situation de changement, notre écosystème mute et il se peut tout-à-fait que  nous ne soyons pas conscient de la nature de cette mutation. C’est pour ça que les gens parlent de transhumanisme d’une façon allégorique presque. Par exemple Ray Kurzweil, un personnage très intéressant, quand il dit que la singularité est proche, ce dont il parle vraiment ce n’est pas d’une réinvention matérielle de la réalité en quelque chose qui contiendrait des serveurs Kurzweil, mais plutôt du fait que c’est par la conscience qu’arrive la transformation. Pourquoi le progrès technologique va-t-il a si vive allure, si ce n’est à cause de l’attention qu’on y porte? Les humains ne peuvent pas arrêter ça. C’est le mouvement de la conscience qui cherche à se connaitre elle-même. Et c’est ça la singularité. Celui qui veut se débarrasser de son corps n’a certainement jamais essayé d’explorer sérieusement sa propre conscience. (…) Ce qu’ils veulent protéger [les transhumains], c’est ce qu’ils pensent qu’ils sont. Nous sommes des manifestations en trois dimensions dans un espace temps qui se trouve n’être qu’une manifestation locale de l’évolution, comme il s’en passe depuis des milliards d’années. Pourquoi vouloir arrêter ça? Ce n’est pas évoluer, c’est régresser.

A- Perso, ce qui m’intéresse dans le transhumanisme, c’est l’enchevêtrement psychédélique-transhumanisme. S’il fallait le nommer, je parlerai de neurosciences je pense.

RD- Mais le psychédélisme et le transhumanisme sont liés depuis le tout début! Tu devrais lire Ouspensky. Devine quoi, ce type écrivait sur le transhumanisme et le concept de Nietzsche de Ubermensch tout en consommant du haschich. Un de mes étudiants, Andrew Pilsch, a écrit sur ce sujet, son texte s’appelle Inner transhumanism. Et puis, Julian Huxley, qui récupère le terme chez Teilhard de Chardin et qui, pendant qu’il écrit sur le transhumanisme, a un frère du nom de Aldous Huxley qui écrit sur ses expériences psychédéliques.

A- Excellent! Oui alors c’est ça qu’est super: Les principaux donateurs de MAPS, Erowid, etc, sont des employés de la Silicon Valley (berceau du transhumanisme contemporain) maintenant à la retraite, qui avouent ouvertement avoir créé l’Internet (et leur fortune du même coup) d’après leurs visions sous LSD. Que penses-tu de cette boucle fantastique?

RD- Je m’intéresse beaucoup à cette boucle, en particulier dans le chapitre LSDNA dans Darwin’s Pharmacy (…). Si tu t’intéresses à l’enchevêtrement psychédélique-transhumanisme, tu devrais parler à Thomas Roberts.

A- Oui, justement nous sommes en contact depuis peu. Tu connais son projet The Neurosingularity Project, qui articule psychédéliques et transhumanisme?

RD- Mais psychédéliques et transhumanisme n’ont jamais été séparés! Ce qui est intéressant, c’est la répression contemporaine des relations qu’entretiennent transhumanisme et psychédéliques. Le transhumanisme, c’est quand les humains deviennent conscients de leur dimension évolutionnaire. C’est comme ça que Julian Huxley parle du transhumanisme. Maintenant, si par transhumanisme on entend implants, amélioration, augmentation de l’homme, tout ça tout ça, je pense qu’on fait ça depuis des années déjà! La pratique du yoga exprime l’idée même d’augmenter l’humain, et de devenir divin. Je pense vraiment que psychédéliques et transhumanisme n’ont jamais été dissociés. C’est juste qu’on a été enrôlé dans une guerre de la conscience (war on consciousness) pendant les vingt-cinq dernières années. Qu’est-il arrivé a T.Leary? Lui, il était un vrai transhumaniste, d’ailleurs bien ami avec Eric Drexley (l’un des inventeurs des nanotechnologies) et membre de la L5Society. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que l’usage des psychédéliques a toujours fait partie du processus d’évolution des êtres humains.

A- C’est ce qu’il faut comprendre quand G.Samorini écrit: Le phénomène des drogues est un phénomène naturel, le problème des drogues est un problème culturel. (Doyle, 2011:20)

RD- Oui! Et non seulemement G.Samorini ferme la boucle, mais il dit aussi que les psychédéliques ont toujours fait partie de nos outils évolutionnaires, et que la raison de ça c’est la sélection sexuelle: la survie du plus sexy! A l’exemple des mandrilles (primates apparentés aux babouins), qui creusent le sol à la recherche de racines [iboga?], les mâche, attendent pour les effets et décident ensuite avec qui s’accoupler. Ça me rappelle l’expérience hilarante de G.Samorini (dans Animals and Psychedelics) qui a eu le malheur de se trouver coincé entre un troupeau de chèvres sous trip et des champignons magiques sur le flanc d’un coteau. Il raconte que les chèvres allaient après lui, comme pour protéger ‘leurs’ champignons de l’envahisseur humain.

A- Selon toi, est-ce qu’il est justifié de parler de Psychedelic Renaissance?

RD- Les recherches sur les psychédéliques n’ont jamais été mortes, donc je rejette le terme de renaissance.  Ce que les gens signifient par psychedelic renaissance, c’est que c’est ok à nouveau de faire des recherches sur les psychédéliques dans les laboratoires scientifiques (mais la plupart de ces études, elles vont révéler ce que l’on sait déjà!). Maintenant c’est bon, on ne te jettera pas en prison si tu induis neuf personnes à prendre de la psilocybin. Ce n’est pas une renaissance. Je pense qu’il est important d’être reconnaissant et de renvoyer un maximum de respect à tous ces gens, comme Alexander Shulgin par exemple, qui ont continué leurs expérimentations hors du contexte scientifique pendant plus de quarante ans, au risque de passer par la case prison. Alors pourquoi est-ce que ça fait tant de bruit maintenant? Pourquoi l’usage du cannabis récréationnel est-il devenu légal dans certains états des US? La société de contrôle a changé.  Il n’est plus nécessaire de prohiber ces produits parce qu’il y a maintenant différentes façons de contrôler les individus. J’ai remarqué ces dernières années, par exemple via mes étudiants, que la contre culture a presque complétement disparue. Tout le monde est tellement terrifié par l’impératif néolibéral d’avoir un travail. C’est soit étudier l’ingénierie, soit crever de faim parce que tu n’es pas capable de compéter sur cette planète. Mais ce que les gens ne comprennent pas, c’est que ces ingénieurs, ce sont tous des fumeurs d’herbe! Je veux dire, aujourd’hui tu peux à la fois être membre de la contre culture et être acteur d’innovation en terme d’économie. C’est vraiment bizarre.

 

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Richard Doyle, In Fairyland, 1870.

 

A- Est-ce que tu penses que le marché de la conscience qui émerge en ce moment va changer notre façon de penser le tourisme, voire remplacer le tourisme tel qu’on l’entend aujourd’hui?

RD- Je pense que tu n’as pas trippé assez! [rires] Je veux dire, c’est très intéressant la façon dont nous traitons ces sacrements dans la société de consommation, les uns après les autres. Par exemple, quand j’étais en Amazonie, après ma première expérience avec l’ayahuasca, le chaman revient me voir et me dit: ‘Okay, alors où est-ce que tu veux aller tripper ce soir?’ Wow! Je viens juste d’avoir une expérience sur laquelle réfléchir pour le restant de mes jours! On a tendance à reproduire notre comportement de consommateur dans notre façon d’interagir avec les psychédéliques. Mais je pense vraiment que si on utilise ces sacrements en (re)connaissant leur rôle dans l’histoire, ce à quoi ils sont utiles à, à savoir l’exploration de l’expérience subjective, ils peuvent être de fantastiques outils. Nous ne sommes pas encapsulés dans un sac de peau comme l’écrit Alan Watts, et on n’a pas besoin de nourrir indéfiniment ce prétendu sac, sous prétexte de remplir un manque (lack of feeling). On ressent ce manque à cause de cette séparation artificielle qu’on imagine entre nous-mêmes et l’écosystème dans lequel on vit. Je pense qu’à la vue de ce qu’Erik Davis appelle la culture de la conscience (culture of consciousness), les psychédéliques sont de plus en plus compris comme des sacrements, comme des outils pour comprendre ce que ça signifie d’être un être humain sur cette planète, plutôt que comme une façon de partir en vacances. Mais ta question est intéressante. Ça va être drôle et intéressant de voir si le marketing de la conscience a le potentiel de remettre en cause les bases même de l’économie.

« Le  mot écodélic réfère à l’expérience du caractère illusoire de la séparation entre nous-même et notre environnement. Une fois que tu as expérimenté ça, tu ne peux plus ne plus le voir. »

 

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RD-  Regarde un peu ce que la machine politique carcérale et capitaliste a fait à la culture de la conscience durant ces quarante dernières années. Et regarde ce que c’est devenu. Elle a perdu. La guerre contre les drogues est un échec total. Et comme l’a pointé G.Samorini, c’est parce qu’il y a quelque chose en nous qui veut savoir qui on est, et l’un des meilleurs moyens d’expérimenter ce qu’on est, c’est par les états altérés de conscience.

 A- La fondation Beckley a récemment ouvert un chapitre au Guatemala, sur la demande du président O.P.Molina. Est-ce que je devrai être suspicieux par rapport à ça ?

RD- Permet moi de sortir du cadre de ta question un peu. C’est vrai que les institutions, les états et les corporations souhaitent, d’une manière ou d’une autre, contrôler notre accès à la nature de la conscience. C’est même comme ça que je définirai ce qu’est une institution dans la société humaine. Si tu prends par exemple le christianisme, c’est exactement de ça qu’il s’agit. Si tu lis un peu le Nouveau Testament, tu réaliseras que ce qui est offert en fait, c’est la possibilité d’un expérience écodélique. Le mot qui traduit ‘repentance’ en grec est metanoia, ce qui en fait veut dire ‘trip’ [2]. Ce qu’il se passe c’est que le christianisme remédie l’expérience de la métanoia par le biais d’un contrôle institutionnel qui promet la métanoia mais qui ne la délivre jamais. Et c’est ce qui se passe encore aujourd’hui. C’est ce que font les institutions. Bon, la bonne nouvelle c’est que la guerre contre les drogues, que Jonathan Ott appelle inquisition pharmacratique, est un naufrage. Contrôler l’accès des êtres humains a leur propre conscience est un échec. C’est essentiellement impossible d’intervenir entre l’être humain et sa conscience presque autant que d’intervenir entre quelques chèvres et des champignons magiques! Après, est-ce qu’il y aura des accidents le long de la route? Est-ce que cette histoire est une histoire tragique? Ne me parle pas de ce qui est dangereux car tout est dangereux disait M.Foucault [3]. Les gens vont continuer à faire de mauvaises choses avec ce qui leur tombe sous la main et ça fait partie de l’aventure. Le mal existe, accepte-le! Cette idée que, d’une manière ou d’une autre on va finir par éradiquer les réalités qu’on refuse, cette idée elle est ce qui donne naissance à cette séparation dont je parlais plus tôt. J’aime ça, j’aime pas ça. Tu sais quoi? Ça n’a aucune importance. Ce qui est important c’est de prendre part à ce pli cosmique qui se déploie depuis des millions d’années déjà. Une fois que tu as expérimenté ça, tu réalises que le mal est une petite portion d’un plan plus large. Donc, oui, il faut accepter l’idée que ces sacrements vont être l’outil de mauvaises intentions, tout comme il en est d’une pierre ou même de l’écriture. Nous sommes pris dans un processus évolutionnaire avec ces technologies. Si l’on continue d’entretenir ce pessimiste et mélancolique point de vue qui dit que la terre est complètement fuckée, on n’est pas prêt de réaliser ce que notre attention portée à cette noirceur nous empêche de voir. On a besoin de se familiariser avec l’idée que le monde est parfait. Le monde est. C’est tout. Personne ne dit que le monde est parfait? Pourquoi? L’égo est le principal problème, on pense que le monde a besoin d’être réparé à cause de l’égo. On évolue dans une danse. L’écosystème, la planète n’a pas besoin de nous. On doit s’ajuster si on veut faire partie de la danse.

 

« L’être humain semble engagé dans une quête héroïque mais il a oublié que sa vraie nature est d’être une manifestation pure de la conscience, une manifestation de l’évolution. »

 

 

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[1] « We need language to disabuse us of the idea that we are encapsulated in this skin that we have to wear, instead we are manifestations of a larger system that is itself self awareness who acts. »

[2] « Métanoïa signifie au-delà de nous, au-delà de l’intellect, de notre raison rationnelle et se rapporte à un mouvement de conversion ou de retournement par lequel l’homme s’ouvre à plus grand que lui-même en lui-même. » Source: wikipedia

[3] citation exacte de M.Foucault (1983): « Tout est dangereux, ce qui n’est pas exactement la même chose que ce qui est mauvais. Si tout est dangereux, alors nous avons toujours quelque chose à faire. » source

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Pour citer cet article: Girardeau, A, 2014, Entretien avec Richard Doyle, Confirmezquevousnetespasunemachine, http://wp.me/p4E1q7-7Y

 

 

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