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Details from the Grace Cathedral, San Francisco.

Details, Grace Cathedral, San Francisco.

 

« On a besoin de s’en retourner avant Crick & Watson, avant Huxley, avant Darwin, avant Copernic, etc, jusqu’à ce qu’on réalise qu’il n’y a pas de début et qu’il n’y a pas de fin. Notre envie de résoudre les mystères de l’univers, de dépasser les horreurs du chaos, ont peut-être toujours été une partie de nous-même. » Deasy, 2011, The transhuman Age, IEET.

Dorothy Deasy a étudié la psychologie des organisations, la psychologie du travail et la théologie appliquée. Son travail de maitrise (en cours) s’intéresse à la spiritualité à l’ère du transhumanisme. Elle est accompagnatrice spirituelle, graphiste freelance et chercheure, se rattache au mouvement existentialiste chrétien (Christian Existentialist Universalist), est secrétaire de l’Association des Chrétiens Transhumains (association en cours de constitution), secrétaire et membre du conseil d’administration de l’Association des Mormons Transhumains (MTA) et contributrice à l’Institute for Ethics & Emerging Technologies. Elle vit et travaille à Vancouver dans l’état de Washington. Ma rencontre avec Dorothy a été très féconde et des plus agréables. Je l’ai contactée suite au visionnement de la vidéo « The relevance of God in a transhuman society« . Sa vision apporte/répond à de nombreuses interrogations inhérentes à mon sujet de recherche. Voici quelques extraits de notre correspondance.

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Vendredi 4 juillet 2014.

 

 

Alecz- En deux mots, peux-tu nous dire comment tu définis le transhumanisme?

Dorothy Deasy- Le transhumanisme, c’est la faculté pour l’humanité de dépasser ses limites biologiques. Plutôt que d’être une religion ou une idéologie, je vois le transhumanisme comme un contexte sociétal (comme par exemple la révolution industrielle, l’époque victorienne, l’age de l’information, etc). C’est une lentille par laquelle nous pouvons mieux comprendre comment la science et la technologie déterminent nos institutions, nos modes de gouvernance, notre faculté à interagir avec les autres et, ultimement, ce que ça signifie d’être humain.

A- Qu’est-ce que ça veut dire d’être à la fois transhumain et mormon? Comment la MTA articule-t-elle technologie et spiritualité?

DD- Je vais laisser à Lincoln Cannon le soin de répondre à cette question, étant donné que je ne suis pas mormon.

 

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A- A ton avis, existe-t-il un lien virtuel entre le transcendantalisme et le transhumanisme?

DD- Comme avec le bouddhisme, on peut conférer de nombreuses idéologies au transhumanisme. Et puisqu’il est relatif à la société, il peut être un lien virtuel pour de nombreuses philosophies et religions. Personnellement, en tant qu’existentialiste chrétienne, je vois bien une connexion entre transcendantalisme et transhumanisme. Les deux mouvements mettent l’emphase sur l’épanouissement et la responsabilité individuelle, l’unité via la diversité, et sur la raison en même temps que prôner l’existence des expériences de transcendance. Cependant, alors que le transcendantalisme embrasse la nature/l’inspiration comme une expression d’ordre spirituelle, certaines tendances du transhumanisme cherchent à la fois à dépasser la nature et la transcendance. En tant qu’existentialiste chrétienne, je vois le transhumanisme comme un outil qui peut aider l’humanité à comprendre et à gérer son impact sur l’environnement. Les technologies émergentes, telles que les biocarburants, l’énergie solaire, les OGM, la biotech, etc, semblent être l’évidence même de la possibilité d’un environnement co-créé. Par ailleurs, le transcendantalisme s’accorde avec la vision transhumaniste que chaque individu est capable d’atteindre son propre potentiel par lui-même, et non pas au détriment des autres. A mon avis, transcendantalisme et transhumanisme suggèrent tous deux de se détacher de la société patriarcale telle qu’on la connait, et de tendre vers une certaine spiritualité où tous les organismes vivants sont interconnectés.

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Dorothy Deasy

A- Es-tu familière avec le néochamanisme et, si oui, qu’est-ce que ce mouvement t’inspire?

DD- Je ne connais pas vraiment le néochamanisme, si ce n’est que c’est lié aux champs de la neurothéologie. L’idée que nous sommes capable de déclencher des expériences spirituelles m’intéresse énormément. Cela suggère qu’il y a quelque chose dans notre biologie qui cherche à atteindre un état d’unité et à faire reconnaitre le fait que nous sommes tous interconnectés. Cette même idée supporte également la logique du paradoxe, au détriment des modes de pensée de types binaires (vrai/faux, mâle/femelle, bien/mal, etc).

A- Comment expliques-tu le succès de la figure de la mort dans la culture populaire contemporaine (t-shirt tête de mort, tatoo tête de mort, bijoux tête de mort, histoires de vampires et de zombies, le tourisme de l’ayahuasca, etc)?

DD- C’est une question intéressante. Ma réponse est que je ne l’explique pas, même si j’ai bien quelques idées: le déni de la mort dans la société contemporaine (on ne meurt plus chez soit par exemple), la mort comme divertissement (dans les films, à la télé, dans les journaux, etc), les nouvelles technologies et l’augmentation de l’humain, l’acceptation de vivre ‘le moment présent’. Il y a aussi cette idée qui dit que ce que l’on ‘nomme’ perd de sa puissance. Peut-être que la prolifération des symboles mortuaires nous rend plus forts ou nous protège.

Paris 11.

Paris 11.

 

A- En 1976, Baudrillard écrit: « Avec la Contre-Réforme et les jeux funèbres et obsessionnels du Baroque (XVIième siècle), mais surtout avec le protestantisme, le processus d’angoisse devant la mort s’accélère (…), C’est de [là] aussi que  surgit (…) la sanctification par l’investissement (…) qu’on appelle communément ‘esprit du capitalisme’. Depuis, la mort est devenue (…) individuelle et tragique (…) «  (1976:223). Penses-tu qu’il faut repenser la façon dont nous définissons la mort?

DD- Je pense qu’on a déjà commencé! Par exemple, cette année la FDA (Food and Drug Administration) a approuvé la conduction d’essais qui induisent l’hypothermie sur des sujets humains, comme traitement potentiel pour les traumatismes. Tous les jours on en apprend de plus en plus au sujet des reperfusions, de la conscience, et on commence vraiment à se demander ce qui distingue la vie de la mort. Parce que si l’hyptohermie peut ‘suspendre la vie’, alors c’est quoi la mort, c’est quoi la vie? Dans un futur proche, je pense que le Roe v Wade (arrêt rendu par la Cour suprême des États-Unis en 1973 qui a reconnu l’avortement comme un droit constitutionnel. source: wikipedia) devrait être remanié , et par extension ce qui définit le vivant. Je ne suis pas très familière de Baudrillard. Est-ce qu’il fait référence au postmodernisme et au fait que nous devenons de plus en plus isolés les uns des autres? Si oui, ce qu’il dit de la mort est très vrai en effet. Peut-être que ce dont nous avons besoin n’est pas tant de redéfinir la mort, mais plutôt de construire une société qui reconnait son existence. Dans son poème For whom the Bell Tolls, John Donne parle du sentiment de déconnexion par la perte mais aussi du sentiment de connexion par la perte. L’idée même de compassion est celle de comprendre que chacun porte sa peine, ses souffrances, et que tout ça fait partie de nos expériences humaines partagées.

« A la loi marchande de la valeur et des équivalences correspondait une dialectique de la révolution. A l’indétermination du code et a la loi structurale de la valeur ne répond plus que la réversion minutieuse de la mort. (…) Il faut jouer la mort contre la mort – tautologie radicale – Faire de la propre logique du système l’arme absolue. » Baudrillard, 1976, 12.

 

A- Que penses-tu de l’usage récréationnel de la marijuana dans les états de Colorado et Washington?

DD- Je vis dans l’état de Washington. A date, les ventes sont régulées de manière à secouer l’esprit des lois et je suis plutôt enthousiaste quant à tout ça. Le concept de liberté entend l’humain comme un être capable de prendre des décisions pour lui même, de manière responsable, adulte et positive. Aussi longtemps qu’il ne met pas en danger la vie des autres (conduite, travail, etc), un individu qui souhaite consommer de la marijuana dans un but récréationnel devrait en avoir le droit.

A- As-tu entendu parler de la  Psychedelic Renaissance (la résurgence des études sur les substances psychédéliques)?

DD- Ça ne me dit rien, non.

A- Est-ce que tu penses qu’il est justifié de donner des psychédéliques à des patients qui font face à de sévères angoisses, en particulier face à la mort?

DD- Je pense qu’il est pertinent d’étudier les substances psychédéliques. Grâce aux neurosciences, on en apprend chaque jour plus sur le cerveau et sur ses capacités. On peut maintenant observer ce qu’il se passe [dans le cerveau] lors d’un expérience psychédélique, ou comme disent certains, lors d’une expérience spirituelle. L’équipe de Stanley Koren qui a développé le Casque de Dieu (God Helmet) cherchait à déclencher des expériences spirituelles au nom de la recherche neuroscientifique. Je devine qu’ils ont également pensé à transformer ça en une console de jeu qui plongerait le joueur dans une réalité virtuelle [divine?] des plus immersives. Si tel est le cas (je dis bien si), certains doivent en attendre beaucoup des études sur les psychédéliques.

« Le casque avait pour fonction de créer les conditions par lesquelles le sens du soi en provenance des deux hémisphères serait perturbé et de confirmer la thèse selon laquelle les expériences religieuses ou paranormales seraient dues à des perturbations de l’activité cérébrale. » (Source: wikipedia)

 

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« God Helmet »

 

A- A ton avis, comment les américains réagiraient à une proposition de réforme quant à l’usage thérapeutique des psychédéliques?

DD- Je pense que les américains sont assez méfiants et émotionnels quand on en vient à parler de drogues. Faire entrer les psychédéliques dans le monde des soins thérapeutiques me semble être une affaire assez compliquée. Mais ce n’est pas vraiment mon rayon, ce n’est que mon opinion.  Ceci dit, j’aimerai vraiment que ça se fasse. Je pense que les psychédéliques permettent à leurs usagers de faire l’expérience de la beauté du monde, de l’extase et de sentir ne faire qu’un avec les autres. Les psychédéliques nous permettent de prendre du recul sur nous-même, de s’auto-observer sans jugement, de voir les masques que nous portons, les jeux et les comportements qui nous coutent et nous causent de la peine, à nous-même et aux autres. Les pychédéliques sont aussi très utiles en psychothérapie, par exemple en restaurant les sens de l’attachement qui sont à la source des troubles de la personnalité. Dans un monde idéal, les psychédéliques seraient accessibles aux accompagnateurs spirituels, en vue d’aider les individus dans l’exploration de leurs vies spirituelles. On a tendance, en Amérique, à démissionner de sa propre vie, parler de spiritualité est souvent une mauvaise chose, mal acceptée. Bien que je sois existentialiste, je considère qu’un être possède plusieurs vies spirituelles, qui peuvent être endommagées et qui parfois demandent à être soignées. Quand un individu se dit déprimé, il peut aussi bien souffrir d’un manque d’équilibre intérieur (je veux dire chimiquement, dans le corps) que d’un manque de sens, d’objectifs, au sein de sa propre vie. Dans de tels cas, le recours à un accompagnateur spirituel est d’une grande aide, ainsi que le recours aux psychédéliques, à condition de les utiliser avec précaution et selon des dispositions particulières.

A-Qu’est-ce qu’on est censé avoir appris des années 1960 pour ne pas que se reproduise le même scénario (prohibition)?

DD- Je ne sais pas, peut-être faire en sorte qu’il y ait plus de supervision, de manière à éviter les bad trips?

 

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A- Si un de tes proches fait l’expérience de vives angoisses face à la mort, lui conseillerais-tu d’entrer en contact avec une des cliniques qui soignent leurs patients avec du MDMA, de l’ayahuasca, du LSD, de la psilocybin?

DD- Je n’y ai jamais pensé … Ça dépend de la personne. Je connais certains gens qui pourraient en tirer un grand bénéfice. Personnellement, je pense que j’irai. Mais en ce qui concerne les autres, je ne suis pas sure que d’avoir sa toute première expérience psychédélique juste après avoir appris être porteur d’une maladie fatale soit la meilleure chose à faire. Certaines personnes ont de très bonnes défenses. Pour celles-ci, l’expérience psychédélique serait comme ouvrir une porte qu’ils ne devraient peut-être pas ouvrir. Ce que j’aimerai voir, c’est une approche thérapeutique qui encourage les gens à user des psychédéliques à de différents stages de leurs vies. Par exemple, à l’orée de l’age adulte, avant un mariage, à la moitié de vie, à un age plus avancé. Ainsi, lorsque les gens feraient face à leur mort, ils auraient déjà une petite idée de ce qui les attend.

A-Qu’est-ce qui te vient en tête si je te dis qu’Amanda Feilding, fondatrice de la Beckley Foundation [1] vient d’ouvrir un bureau au Guatemala à la demande du président Otto P. Molina, dans l’intention de « travailler au développement d’une nouvelle politique visant à réduire la violence et la corruption dans la région » [2]?

DD- Wow! Mon hypothèse est que les psychédéliques induisent les sentiments de beauté et d’unité. Ça me semble donc être une belle façon de vouloir soulager des problèmes. Mais cela n’implique-t-il pas plus que ce que ça dit? Et puis, comment créer un environnement sécuritaire?

A-Il semblerait qu’il y ait eu un tournant paradigmatique récemment dans la façon de faire la science (les fonds nécessaires à toute recherche proviennent de donateurs privés et de grosses compagnies plutôt que du gouvernement). Que penses-tu de l’articulation contemporaine science corporative/sauvage et science participative?

DD- Je ne sais pas. C’est un peu hors champs par rapport à mes compétences. Je paye mes taxes comme tout le monde et je suis assez ennuyée lorsqu’une université publique, dont le financement est assuré par le gouvernement, s’affilie à une compagnie privée pour développer et breveter une technologie qui sera, au final, la propriété de la compagnie privée. Ceci étant, j’ai beaucoup de considération pour le secteur privé qui, lui surtout, permet et encourage la création, l’innovation et le changement.

Le saviez-vous? MAPS compte John Gilmore: « En tant que cinquième employé de Sun Microsystems et fondateur de Cygnus Support, il a accumulé suffisamment de richesse pour prendre une retraite anticipée et se concentrer sur ses centres d’intérêt. » (source: wikipedia) et Kevin Paul Herbert, « Jeune développeur chez Cisco System, il a développé des programmes qui commandent les millions de routeurs Internet dispersés à travers le monde. » (source: MAPS, 2008), comme principaux investisseurs (liste non exhaustive).

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[1] The Beckley Foundation’s mission is to: ‘investigate how psychoactive substances work and how consciousness may be enhanced, and explore new potential therapeutic applications.’ Source: beckleyfoundation.org/our-mission

[2] beckleyfoundation.org/about-us/amanda-feilding

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Pour citer cet article: Girardeau, A, 2014, Entretien avec Dorothy Deasy, Confirmezquevousnetespasunemachine, http://wp.me/p4E1q7-77

 

 

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